Pourquoi construire l’un des plus puissants émetteurs d’Europe à 2 650 mètres d’altitude, au sommet d’une montagne andorrane ? Le Pic Blanc raconte une aventure folle où se mêlent radio, commerce, politique… et une solide quantité de neige.
Lorsque l’on entre en Andorre depuis la France, après le Pas-de-la-Case, la route grimpe vers le port d’Envalira, cher aux coureurs du Tour de France. Le Pic Blanc domine la vallée. À son sommet, un immense et étrange bâtiment posé sur la montagne témoigne d’une époque où la conquête des auditeurs passait par celle des cimes…
Puisqu’on ne peut pas émettre de France…
Pour comprendre cette bizarrerie, il faut revenir à l’après-guerre. En France, la radiodiffusion est sous monopole d’État : les radios privées ne peuvent plus diffuser depuis le territoire national. Pour contourner l’interdiction, on invente donc le principe de la radio périphérique : émettre depuis l’étranger pour être entendu en France. Et juste de l’autre côté de la frontière, il y a l’Andorre…
Et surtout Radio Andorre, créée par Jacques Trémoulet en 1939. Son célèbre « Aquí Radio Andorra ! » traverse allègrement les Pyrénées. La station séduit les auditeurs français et, avec eux, les annonceurs. Paris observe avec un terrible agacement cette radio commerciale qui prospère hors de son contrôle.
La riposte arrive en 1958 avec Andorradio, maîtrisée par l’État français. Elle deviendra Radio des Vallées d’Andorre puis, en 1966, Sud Radio.
Commence ainsi la fameuse « guerre des ondes ». La Principauté est alors administrée par deux coprinces : le président de la République française et l’évêque d’Urgell, en Espagne. Radio Andorre bénéficie plutôt des sympathies épiscopales, sa concurrente de celles de la France. Derrière les chansons, les jeux et les réclames se trament de lourdes questions d’influence, de souveraineté… mais aussi, très concrètement, de parts de marché.
Un paquebot dans les nuages
À 2 650 mètres d’altitude, tout près de la frontière, le sommet ouvre naturellement les ondes vers la France. Le Pic Blanc sera l’arme absolue de Sud Radio.
À partir du début des années 1960, hommes, matériaux et machines sont acheminés là-haut. Il faut construire un bâtiment capable d’affronter le froid, le brouillard, les vents violents et plusieurs mètres de neige ! Le résultat est spectaculaire : une sorte de paquebot posé sur la montagne, équipé des technologies les plus modernes de l’époque.
À l’intérieur, bien sûr, il y a les installations techniques. Mais aussi tout ce qui permet aux hommes de (sur)vivre sur place. Car lorsque la météo se fâche, les opétateurs sont prisonniers de la montagne. Ils peuvent séjourner là-haut plusieurs semaines, coupés du monde, en ermites des ondes.
Le 4 mai 1964, Radio des Vallées commence à émettre depuis le sommet avec 300 kW. Ce n’est qu’un début. En 1972, la puissance atteint 900 kW. Deux pylônes de 86 mètres dominent le massif. Toulouse, Bordeaux, Montpellier et une bonne partie du Sud-Ouest sont désormais dans le viseur.
La consécration arrive le 23 octobre 1967 : le général de Gaulle effectue la première visite d’un coprince français en Andorre et… il monte au Pic Blanc et donne au site une bénédiction politique éclatante.
Et commercialement, cela fonctionne ! En quelques années, Sud Radio devient l’une des principales stations du Sud de la France, écoutée dans une vingtaine de départements. Au Pic Blanc, les kilowatts se transforment aussi en chiffre d’affaires…

Et soudain, il fallut redescendre !
En 1981, l’aventure s’arrête brutalement. Les autorités andorranes veulent reprendre la maîtrise de leur espace radiophonique et mettent fin aux concessions de Radio Andorre et de Sud Radio. L’histoire possède un remarquable sens du calendrier : la même année, l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir ouvre en France la voie aux radios privées. Pendant plus de vingt ans, Sud Radio aura dû s’affranchir d’une frontière. Désormais, elle peut s’installer à Toulouse. Le Gouvernement andorran devient propriétaire du bâtiment en 1987.
Lorsque vous quitterez le Pas-de-la-Case, levez simplement les yeux. L’immense paquebot est toujours là, posé au sommet de la montagne, témoin d’une époque où occuper le marché exigeait parfois quelques prouesses. Là-haut s’est jouée une guerre sans soldats ni canons : deux radios, deux coprinces, beaucoup de neige… et 900 000 watts pour conquérir les annonceurs !
Sylvain Athiel, l’auteur de cet article pour Radiopub.fr a consacré sa carrière à la radio, notamment à Radio France et RTL, avant de diriger Sud Radio puis l’agence de presse audio A2PRL. Aujourd’hui président de l’École de Journalisme de Toulouse (EJT), il est l’auteur de L’Histoire secrète des grandes radios pyrénéennes (Privat, 2026), qui dévoile avec passion les aventures incroyables de Radio Toulouse, Radio Andorre et Sud Radio.

Aujourd’hui le Pic Blanc n’est plus utilisé pour la diffusion radio. Il sert de relais pour Andorra Telecom. Andorre porte un projet de transformation du site en centre medico-sportif d’altitude (ICONIC).
Crédit photo du titre : Sylvain Athiel, Le Pic Blanc – 2650 mètres d’altitude, vu depuis le Pas-de-la-Case, en Andorre.
Jef Duplaix
Mediatic Conseils
Mediatic Conseils est un organisme spécialisé dans la formation et l’accompagnement des équipes commerciales radio & audio digital. Une plateforme de E-learning et des formations présentielles et à distance sont disponibles. Pour nous contacter ou obtenir plus d’infos, cliquez ICI.