Avant, dans une voiture, il y avait un bouton Radio. On appuyait dessus, et la FM démarrait. Aujourd’hui, la voiture devient un grand smartphone sur roues. Qu’est ce que ça change ?
Dans une voiture, la place du bouton radio et l’interface de l’automobiliste ont changé: écran tactile, applications, assistant vocal, compte utilisateur, recommandations, abonnement, données… Le risque pour la radio est devenir une application cachée parmi d’autres. Pour l’Union Européenne de Radio-Télévision ou European Broadcasting Union, la radio doit rester facile à lancer, visible dès le premier niveau de l’interface et ne pas disparaître dans une “jungle d’apps”.
Quels sont les forces en puissance ?
1. Les radios : rester accessibles sans permission
La radio garde un avantage très particulier : elle fonctionne sans compte, sans mot de passe, sans forfait mobile et sans algorithme de recommandation. En cas de crise, de panne de réseau, d’intempérie ou d’urgence locale, elle peut diffuser rapidement des informations à grande échelle. L’UER le rappelle avec une formule directe de Vincent Sneed, conseiller politique principal :
“En temps de crise, l’accès direct à la radio dans les véhicules est vital.”
Le sujet dépasse donc la nostalgie de l’autoradio. Il touche à l’accès universel à l’information. Dans une voiture, chacun doit pouvoir écouter une radio locale, nationale ou de service public sans dépendre d’une plateforme privée, d’un abonnement data ou d’un smartphone chargé. Les radios veulent rester accessibles gratuitement sans dépendre d’un algorithme qui décide quelle appli mettre en avant, ou d’un système connecté contrôlé par un constructeur, Google, Apple, une plateforme audio ou un agrégateur.

Les radios privées européennes, via l’Agence Européenne des Radios, défendent une approche hybride : FM, DAB+ et IP. Leur demande est d’imposer par la loi la présence dans les véhicules de récepteurs capables de passer du broadcast à l’internet, tout en gardant la radio visible et simple à utiliser, sans bloquer l’innovation.
2. Les pouvoirs publics : garantir l’information pour tous
Pour les autorités européennes ou nationales, c’est un sujet qui touche à l’accès à l’information, à la sécurité publique, au pluralisme et à la résilience. En Belgique, les acteurs radio rappellent que la radio représente 95 % de la consommation audio en voiture selon CIM AudioTime Belgium 2026, dont 83 % via FM et DAB+. C’est un chiffre important : si l’écoute radio en voiture reste massive, retirer ou cacher l’autoradio revient à modifier l’accès quotidien de millions de personnes à l’information.
La position de députés européens va dans le même sens : ils demandent que les nouvelles voitures aient des récepteurs radio, que les services radio restent faciles à trouver dans les interfaces embarquées et que la concurrence soit équitable entre radios et plateformes audio mondiales.
3. Les constructeurs automobiles : contrôler l’écran et les revenus
Les constructeurs ne fabriquent plus seulement des voitures : ils développent des plateformes logicielles. Leur intérêt est de contrôler l’expérience à bord, les services connectés, les mises à jour, les abonnements, les données et les partenariats. S&P Global Mobility explique que les constructeurs ont clairement identifié de nouvelles sources de revenus récurrents bienvenus pour compenser la baisse de leurs marges sur la vente des véhicules eux-mêmes. Services connectés, mises à jour à distance, logiciels offrent des niveaux de marges beaucoup plus élevées que celles du matériel automobile classique. Et ça se chiffre en milliards de dollars ou d’euros.

Dans cette logique, un bouton radio gratuit et indépendant est moins stratégique qu’une interface où le conducteur se connecte, paie certains services, utilise des applications partenaires et génère des données. Une révolution industrielle est en marche.
4. Google et Apple : devenir la porte d’entrée de la voiture
Google et Apple veulent que leur interface qui est déjà un réflexe pour la plupart des automobilistes, le soit aussi naturellement dans l’habitacle. Android Automotive OS, iOS Carplay, Google Play, Google Assistant et Google Maps sont conçus pour la voiture. La bataille se joue pour prendre la place dans la navigation, la voix, les applications et l’expérience média. Par exemple CarPlay Ultra peut afficher des informations sur tous les écrans du conducteur, y compris le combiné d’instruments, et contrôler des fonctions comme la radio ou la climatisation. Dans la course à la fluidité de l’expérience conducteur-utilisateur, ce qui se décide c’est qui prend le pouvoir en décidant de ce qui apparaît en premier sur l’écran ?
5. Les plateformes audio : être l’icône que l’on voit d’abord
Spotify, les applications de podcasts, les services de streaming et les plateformes audio ont intérêt à être intégrés nativement dans la voiture. Leur avantage vient de la personnalisation, des recommandations, des comptes utilisateurs, des abonnements et de la donnée d’usage. Newslinet résume le nouveau terrain de jeu : la concurrence n’est plus seulement technologique, elle devient ergonomique, cognitive et algorithmique. Celui qui est montré, suggéré et atteint en premier gagne une partie de l’écoute.

C’est là que le sujet devient plus subtil : une voiture peut avoir un tuner FM/DAB+ obligatoire, mais si la radio est cachée dans trois sous-menus pendant que Spotify ou une application audio est en page d’accueil, l’accès réel n’est plus équitable.
6. Les intermédiaires technologiques : aider la radio, mais aussi organiser l’accès
De leur côté les acteurs technologiques comme Radioplayer, RadioDNS, TuneIn, Xperi ou FORVIA Appning occupent une position intermédiaire. Ils peuvent aider les radios à rester présentes dans les voitures connectées, avec logos, métadonnées, applications compatibles, recherche vocale et meilleure expérience utilisateur. RadioDNS défend par exemple des standards ouverts reliant broadcast et IP, déjà utilisés par les marques Audi, VW, Porsche et BMW.
Mais ces acteurs deviennent aussi des passages obligés. FORVIA Appning et Radioplayer proposent de simplifier l’arrivée des applications radio dans plus de 40 marques automobiles.
TuneIn, de son côté, vend aux constructeurs une solution prête à intégrer, avec application Android Automotive, API et développement personnalisé. Ces solutions peuvent défendent la présence radio dans l’habitacle, mais elles déplacent aussi la question : qui contrôle la liste, la présentation, la donnée, la relation avec l’auditeur et les revenus publicitaires ?

Le vrai affrontement
Les enjeux se situent donc sur trois niveaux.
D’abord, le récepteur : faut-il obliger chaque voiture à recevoir la FM et le DAB+, même si elle a déjà internet ? C’est le niveau traité par la réglementation européenne.
Ensuite, la visibilité : une radio présente mais cachée dans un sous-menu n’a pas la même valeur qu’un bouton visible sur l’écran principal. C’est le cœur du débat sur la “prominence”, c’est-à-dire la capacité d’un service à être immédiatement repérable.
Enfin, le contrôle de l’écosystème : la voiture connectée devient un marché d’applications, d’abonnements, de données et de recommandations. Les radios veulent conserver leur statut de fournisseur d’accès libre et direct à l’information, au divertissement et à la publicité. Les constructeurs veulent valoriser leur logiciel. Les plateformes veulent capter l’écoute. Les intermédiaires veulent organiser le passage entre tous ces mondes.
L’actualité
Dans chaque pays européen la question se pose. Le cas italien apporte une base concrète. La notification TRIS de l’Italie vise à imposer, dans plusieurs catégories de véhicules neufs, des équipements capables de recevoir la radio terrestre analogique et numérique DAB+. Le texte officiel explique aussi la faille actuelle : si une voiture n’a pas d’autoradio traditionnel, elle peut échapper à l’obligation DAB+, même si elle propose de l’audio via internet ou smartphone. FM-World rapporte que Confindustria Radio Televisioni se félicite de la reconnaissance par la Commission européenne de l’initiative italienne imposant les récepteurs FM/DAB+ dans les véhicules. Antonio Marano son président, parle d’un “présidium essentiel de sécurité, pluralisme et cohésion sociale” et ajoute que le tuner radio n’est pas “un détail de design”, mais une garantie d’accès universel à l’information.
Mais il faut rester précis : ce n’est pas encore une loi européenne générale imposant la FM/DAB+ dans tous les véhicules de l’Union. C’est un signal fort dans un processus plus large, celui du Digital Networks Act, présenté par la Commission le 21 janvier dernier pour moderniser le cadre européen des réseaux numériques. Le texte va maintenant être débattu et modifié par les institutions européennes.
Si l’Europe protège l’accès direct à la radio dans les voitures, elle ne protège pas seulement un vieux bouton du tableau de bord. L’autoradio n’est plus un simple accessoire. Il devient un sujet européen parce qu’il touche à la liberté d’accès à l’information, à la sécurité et au pluralisme. L’Europe doit aussi préserver un espace publicitaire local très concret : celui du trajet, du réflexe et de la proximité. Pour les radios, l’enjeu commercial sera ensuite de transformer cette présence garantie en offre moderne, capable de relier la puissance de la diffusion FM/DAB+ aux usages numériques de la voiture connectée.
La voiture du futur aura des écrans, des applications et des assistants vocaux. Très bien. Mais elle devra aussi garder une idée toute simple : quand on appuie sur “radio”, la radio doit être là.
Jef Duplaix
Mediatic Conseils
Mediatic Conseils est un organisme spécialisé dans la formation et l’accompagnement des équipes commerciales radio & audio digital. Une plateforme de E-learning et des formations présentielles et à distance sont disponibles. Pour nous contacter ou obtenir plus d’infos, cliquez ICI.